LE GÉNIE DES ARBRES, EXTRAITS 1983-2013

Du 2 décembre 2017 au 18 février 2018 - Vernissage le samedi 2 décembre 2017 à partir de 12h30

LE GÉNIE DES ARBRES, EXTRAITS 1983-2013, 
Jean-Luc Tartarin

LE GÉNIE DES ARBRES, EXTRAITS 1983-2013

De quoi parlait le vent ? De quoi tremblaient les feuillages ?

Victor Hugo Dans la forêt, Toute la lyre, 1888, édition posthume

 

L’exposition personnelle que le CRP/ consacre à l’artiste Jean Luc Tartarin propose aux visiteurs de se plonger dans l’épaisseur des images à travers une sélection de photographies issues des séries Entre(s) 2013 et Arbres 1983-1989. Si l’exposition Le génie des arbres, extraits 1983-2013 confronte différentes séries de cet artiste développant une oeuvre photographique exigeante depuis les années 70, ce n’est pas ici sur un mode rétrospectif : le parcours d’oeuvres proposé permet de dérouler et de comprendre un processus créatif singulier, une recherche constante qui s’intéresse à la matière de l’image, à l’émulsion photographique ; la photographie partage avec la peinture le projet de révéler et de réinventer le réel et dialogue depuis ses origines avec elle.

Ici c’est le motif du paysage et de la forêt qui est le support de ces expérimentations. Depuis plus de trente ans, l’artiste arpente les forêts de Moselle pour percer l’énigme de l’image. Que cela passe par un travail minutieux au tirage pour révéler l’image sur le papier dans son potentiel de matière et de lumière ou par un travail informatique à partir d’un fichier numérique ; la technique et la connaissance très précises du médium photographique de l’artiste s’effacent pour se mettre au service de l’image qu’il pressent. Les prises de vues argentiques sont autant de matrices de travail qui lui permettront de réinventer l’image, de l’abstraire quelquefois jusqu’à l’affranchir de toute temporalité et la rendre parfaitement unique.

La forêt, matrice de contes et légendes, est un catalyseur d’imaginaire. La peinture notamment au XIXème siècle s’approprie le sujet ; le portrait d’arbre domine alors la représentation du paysage dans les Académies des beaux-arts. Les peintres et les photographes de Barbizon s’immergent des journées entières dans la forêt de Fontainebleau pour en comprendre les secrets et les métamorphoses. Le parcours parmi les arbres de la forêt messine est celui de Jean Luc Tartarin ; son objectif en restitue les formes et au-delà fait advenir quelque chose d’autre qui les entoure d’une aura. Il entretient ainsi un rapport dialectique avec le réel qui se trouve contenu moins dans les apparences que dans leur recréation par la vision intérieure de l’artiste qui restitue le réel dans toute l’intensité de sa présence.

Chaque photographie restitue une vérité organique, une effervescence de vie sensible dans les phosphorescences et éclats de lumière qui trouent la pénombre des bois dans la série des Arbres 1983-1989. Il donne à voir dans la frontalité du cadrage le surgissement vertical, l’élancement des troncs et le miroitement des feuillages.

Tout compte ; le positionnement du photographe par rapport à son sujet, l’instant choisi, le cadrage, les contrastes obtenus par des tirages minutieux et par la lumière par-dessus tout. C’est la lumière qui par son éclat et son intensité transfigure les paysages, les réinvente comme dans un tableau en rendant le grain des choses. Les images procèdent d’une alchimie patiente où entre-réagissent la qualité des papiers, des sels d’argent, la profondeur et la lumière. Le médium est questionné, ses limites sont repoussées. La matière photographique est transformée, réinventée en permanence dans une quête sans fin. Dans un lieu soumis aux métamorphoses saisonnières et atmosphériques, il faut aussi choisir le moment opportun. La photographie est d’une certaine manière un art du « Kairos », du temps favorable. Les images mettent en scène des apparitions, construisent des épiphanies. Ce sont des rencontres d’un instant où la beauté et le mystère de l’être surgissant tel un éclair ont un pouvoir de saisissement « Il n’y a pas de place dans l’art pour l’à peu près. Le beau, où qu’il s’expose, exclut l’approximation, les caresses à côté, les manoeuvres d’approche. Il s’atteint dans l’instant.  »1. Des troncs d’une pâleur intense émergent de l’ombre profonde, une voûte de branches entremêlées s’écarte et ouvre un chemin mystérieux dans l’épaisseur de la forêt, on devine des formes fantomatiques noyées dans les ténèbres. La forêt est le lieu protéiforme de tous les mirages. Cela est affirmé dans les Forêts, décembre 2000 . Un grand arbre seul semble danser, un chaos de racines enchevêtrées dresse des tentacules, des troncs grêles et fléchis marchent sur la neige. Les forêts sont ici des apocalypses pour reprendre les mots de Victor Hugo2 .

Dans les années 2000 avec la série Entre(s) , les paysages glissent vers l’abstraction. A partir de prises de vue argentiques, des couleurs et des textures inédites émergent par un lent travail sur le bruit de l’image numérique, sans qu’aucun motif ne soit ajouté ou soustrait : tout est déjà là de façon latente dans l’image, en attente d’être révélé. Stries, hachures, traits noirs dessinent des formes dynamiques. Les échelles sont brouillées. Les arbres deviennent trames, pointillés, vie cellulaire microscopique. La couleur s’instille savamment dans le noir et blanc. Des pigmentations rosées, des bruns, des verts, des bleus aquarellés dans un choc optique composent un bloc de sensations colorées. Dans les compositions les plus récentes, la couleur envahit l’image et dissout les formes, le paysage est le théâtre de déflagrations colorées entremêlant une variété jaillissante de nuances et de tons. Traversée d’opalescences et d’irisations, la forêt chante un hymne à la couleur. En 2013 comme en 1983, le projet est le même : il s’agit d’approcher toujours plus près de la vérité du réel dans son pouvoir de saisissement en captant des impressions ténues et en communiquant l’étonnement ressenti.

Les images fixent un instant et sont intemporelles, ce qui fait de la photographie un geste poétique qui est ouverture à l’être du monde.

 

 Muriel Enjalran,

commissaire et directrice du CRP/

 

1. Henri Maldiney, L’art, l’éclair de l’être, éditions 

Comp’act, Chambéry, 1993 p. 10

2. Victor Hugo, Les Misérables II,3, chap. 5