À L’OMBRE DE L’ÉTOILE ET DU CROISSANT

Du samedi 22 septembre au 25 novembre 2018 - Vernissage le samedi 22 septembre à 12h30

À L’OMBRE DE L’ÉTOILE ET DU CROISSANT, 
Katia Kameli

L'exposition

Organisée en partenariat avec Diaphane - dans le cadre de la 15ème édition des Photaumnales- cette exposition monographique s'intéresse à la contribution des images à l'écriture de l'Histoire, à leur pouvoir politique et culturel, en explorant l'histoire nationale algérienne et sa relation à la France.
Dans les premières minutes du film de René Vautier Déjà le sang de mai ensemençait novembre (1982), la caméra se déplace à l’intérieur d’une vue d’un monument d’Alger de l’époque coloniale – vue provenant sans doute d’un livre d’histoire comme l’indique la pliure visible à l’écran, avant que des images en mouvement de l’époque du tournage viennent soudain la remplacer, montrant un tout autre visage de la ville. Un tel montage, confrontant deux époques pour un même lieu, constitue une première clé permettant de comprendre comment ce film, dont des extraits  sélectionnés par Katia Kameli sont présentés au CRP/, a accompagné l’artiste dans l’élaboration de son exposition. Sensible à la trajectoire singulière de Vautier, Katia Kameli partage avec le cinéaste français – le premier, paradoxalement, à produire des représentations de l’indépendance de l’Algérie – ce geste qui consiste à construire une histoire à la fois à travers les images « confisquées par le colonisateur », et les oeuvres des artistes algériens.

Ainsi de ce monument dans le centre d’Alger, réalisé par l’artiste M’Hamed Issiakhem en 1978, justement filmé par Vautier : bloc de béton imposant sur lequel sont sculptées deux mains qui se libèrent de leur chaîne, il manifeste la souveraineté du peuple algérien depuis l’indépendance. Pour Katia Kameli, il est aussi une image dont il importe de saisir toute l’épaisseur historique ; car sous l’édifice, se trouve enfoui le Grand Pavois du sculpteur Paul Landowski, qu’il réalise en 1928 en hommage aux morts de la première guerre mondiale, dans le contexte colonial. Issiakhem ne voulant pas détruire l’oeuvre de Landowski malgré l’injonction qui lui est faite, il la soustrait à la vue, laissant là, en sursis, tout un pan de l’histoire algérienne d’avant 1962. Et c’est précisément à cette histoire en attente de mémoire que Katia Kameli consacre une part de son travail, histoire qu’elle donne à voir en faisant resurgir des images et des mots prélevés avec soin parmi différents fonds d’archives, qui lui permettent de mettre au jour ce qui reste dans l’ombre de la bannière algérienne née avec l’indépendance.

Pour autant, il ne s’agit pas simplement de retrouver les représentations d’un passé occulté ou tenu à distance. Une fois cette enquête effectuée, ce à quoi s’emploie Katia Kameli relève davantage du tissage complexe des images entre elles, dans lequel les contradictions et les enchevêtrements historiques trouvent une forme explicite. Les ensembles inédits présentés au CRP/, jouant sur la juxtaposition et le recouvrement partiel de documents – des clichés orientalistes aux anciennes cartes postales jusqu’aux photographies politiques – permettent ainsi de percevoir visuellement,  dans le plan du collage, la stratification de l’histoire, et en particulier de celle toujours privée de reconnaissance.
Le geste est significatif : il ne correspond pas exactement au montage de la planche d’images traditionnelle, qui suit un agencement orthogonal à l’intérieur d’un cadre donné, mais il laisse plutôt advenir un ensemble dynamique, apparemment désorganisé, faisant circuler le regard comme lorsque l’on fouille dans une masse de documents épars.
C’est d’ailleurs en menant ses recherches préparatoires que l’artiste a trouvé le titre de cette série, à l’intérieur d’un Petit manuel d’agriculture expliquant aux enfants d’Algérie comment devenir de « bons fellahs » aux service et profit de la France colonialiste. La phrase en question - Soyez les bienvenus - est une formule de politesse bien connue des algériens, qui rappelle a contrario, et non sans ironie, comment les conquérants français se déchaînèrent avec une violence inouïe sur une population civile démunie lors des évènements dramatiques de 1830.
Tel qu’il est envisagé ici, l’agencement des images appelle donc à une relecture des discours officiels, suivant des points de vue qui ouvrent à l’élaboration nécessaire d’une contre-histoire. À cet égard, l’un des aspects marquants du travail de Katia Kameli réside dans la manière dont elle met en perspective cette matière visuelle en mal d’interprétation : non pas seulement à travers son propre regard, mais en convoquant celui de différentes figures savamment choisies, dont elle construit à son tour les représentations.
Ces regards, ce sont d’abord ceux des Algérois eux-mêmes, qui, portés par un désir d’images, viennent chercher auprès du kiosque tenu par Farouk Azzoug et son fils près de la Grande poste à Alger, les représentations d’une mémoire collective meurtrie et passée sous silence. Ainsi l’artiste filme-telle dans le premier chapitre du Roman Algérien cette fascinante collection de  reproductions, et les passants observant, touchant aussi, et parfois achetant les cartes et photographies de l’histoire coloniale et postcoloniale du pays. Les commentaires de chacun viennent alors éclairer les images, de même que lorsque Marie-José Mondzain, dans Le Roman Algérien, chapitre 2, observe et analyse dans une salle de cinéma vide le premier volet du film, ou encore interprète devant l’écran d’une tablette les paroles implacables de l’écrivaine féministe Wassyla Tamzali, ou celles tout aussi éloquentes de la militante Louisette Ighilahriz à propos du drapeau algérien.
Ces différentes mises en abîmes, ces perceptions directes et indirectes des images et des faits, et ces constellations de voix et de personnes - en particulier de ces femmes algériennes qui trouvent là une place décisive, permettent ainsi d’exhumer l’histoire depuis le temps présent. En cela, l’artiste se tient tout près de ce que René Vautier, d’une autre façon, a su mettre en oeuvre dans ses films : une entrée incisive dans les archives par le travail du cadrage et du montage, qui ramène la période coloniale dans la contemporanéité de sa perception. Pour Katia Kameli, il s’agit de rendre à l’entendement les angles morts de l’histoire de l’Algérie, par la fabrique même des images. En cela, l’exposition au CRP/ constitue un pas de plus dans le projet global de l’artiste  franco-algérienne, une forme de continuation de ce qu’elle a initié avec Le Roman Algérien en 2016.
Dans l’une des nouvelles pièces produites pour l’exposition, la photographie du Grand Pavois en sommeil sous l’oeuvre d’Issiakhem réapparaît à travers l’emploi d’un dépliant confectionné par l’artiste, inspiré d’une vieille carte postale invitant à soulever la bosse d’un dromadaire pour voir « les scènes et types de l’Afrique du Nord » à travers un dispositif reconduisant tous les archétypes orientalistes. Un tel montage permet à Katia Kameli de montrer simultanément les deux monuments, d’ouvrir l’un pour montrer l’autre, tout en exposant une autre forme de l’imagerie colonialiste et de ses produits dérivés pseudo-exotiques. D’une autre façon encore, lorsque l’artiste dispose ses cartes postales sur la reproduction de manuels scolaires d’histoire algériens qui fonctionnent comme fond symbolique, elle procède par additions, recouvrements et combinaisons successives, afin que les enjeux liés à la fois au politique, au territoire et au patrimoine, ou encore au pouvoir exercé sur ou par les femmes, se manifestent dans toute leur âpre intrication. À l’instar de l’étoile et du croissant dont on comprend à la fin du Roman Algérien, chapitre 2 que ce qui importe est surtout de parvenir à les coudre ensemble, comme l’ont fait en leur temps les militantes sur le tissu du drapeau de l’indépendance, c’est à la ré-articulation et à la réhabilitation des fragments d’une histoire dont l’Algérie s’est vue dépossédée, que contribuent activement les images de Katia Kameli.
Nathalie Delbard

L'artiste

Né en 1973 à Clermont-Ferrand. Vit et travaille à Paris.
Katia Kameli est réalisatrice et artiste visuelle.
Le travail de cette artiste et réalisatrice se déploie entre photographie, film et installation, et repose sur une démarche de recherche dans le champ de l’histoire et des sciences humaines et  sociales. S’appuyant sur des sources iconographiques diverses : archives vernaculaires, cartes postales, images présentes dans des manuels scolaires d’histoire ou tirées de films documentaires comme ceux du cinéaste militant René Vautier, elle s’attache à mettre en lumière les complexités et les ambivalences des récits historiques et culturels en les incarnant dans une réflexion plastique et poétique.
Son travail a trouvé une visibilité et une reconnaissance sur la scène artistique et cinématographique nationale et internationale, et a été montré dans des expositions personnelles : Stream of Stories, chap 3 , CCA Glasgow (2017), What Language Do You Speak Stranger, The Mosaic Rooms, London (2016); Taymour Grahne Gallery, New York (2014). Elle a également participé à de nombreuses expositions collectives : Dak ‘Art, L’heure Rouge, Biennale de Dakar (2018), Global Players, Biennale für aktuelle fotografie, Mannheim (2017); Cher(e)s Ami(e)s, Centre Pompidou, Paris (2016); Made in Algeria, Mucem, Marseille (2016); Entry Prohibited to Foreigners, Havre Magasinet, Suede (2015); Higher Atlas, Biennale de Marrakech (2012).
Ses oeuvres font parties de prestigieuses collections : Centre Pompidou, Centre National des Arts Plastiques, FRAC Haut de France, FRAC Poitou-Charente, FRAC PACA.
Elle est représentée par l’Agence à Paris.
Son travail sera aussi prochainement visible à Passerelle, Brest et à la Biennale de Rennes.

Autour de l'exposition

CRP/ Centre régional de la photographie
Galerie de l’ancienne poste
Place des Nations
59282 Douchy-les-Mines / France
www.crp.photo

Partenaire de l’exposition

Diaphane, pôle photographique en Hauts-de-France

Visite presse

vendredi 21 septembre / 13h00
en présence de l’artiste et de Muriel Enjalran, commissaire de l’exposition

Inauguration

samedi 22 septembre / 12h30
en présence de l’artiste et de Muriel Enjalran, commissaire de l’exposition.

Entrée libre

mardi . . . vendredi
13 h . . . 17 h
samedi / dimanche / jours fériés
14 h . . . 18 h

Projection d’une sélection de films de Katia Kameli

mardi 9 octobre 2018 / 19h
en présence de l’artiste, organisée en partenariat avec le Labo de l’Univers et le Cinéma l’Univers
16 rue Georges Danton
59000 Lille
Prix libre

Projection spéciale autour de René Vautier

lundi 5 novembre / 19h
En présence de Katia Kameli et Louisette Faréniaux, maître de conférences honoraire en études cinématographiques, organisée en partenariat avec Heure Exquise ! et Le Fresnoy - Studio national.
Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
22 rue du Fresnoy
59200 Tourcoing
Entrée libre

Projection du Roman algérien de Katia Kameli

samedi 17 novembre / 16h
suivie d’une conversation avec Clément Dirié, critique d’art et membre du collectif Caro Sposo, en partenariat avec le ThalieLab.
Rue Buchholtz 15
1050 Ixelles / Belgique
Entrée libre

Finissage

samedi 24 novembre 2018 / 14h
rencontre discussion au CRP/ avec Katia Kameli, Emilie Goudal, Docteure en histoire de l’art, chercheure associée au Centre Norbert Elias (EHESS-CNRS) et Muriel Enjalran, directrice du CRP/.